Le 31 juillet, l’Afrique célèbre ses femmes. L’Union africaine a placé 2026 sous le signe de l’eau : « Assurer la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ». Pour rappel, cette date commémore un événement fondateur, la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam, tenue le 31 juillet 1962, qui aboutira en 1974, lors d’un congrès tenu à Dakar, à la création de l’Organisation panafricaine des femmes. Il signale une prétention politique précise, à savoir inscrire les luttes des femmes africaines dans l’histoire des indépendances et du panafricanisme, et non dans l’importation d’un agenda venu d’ailleurs.
Au Sénégal, il faudrait surtout, ce jour-là, faire tenir ensemble ces deux évidences que l’on préfère ne pas voir : le pays tient debout grâce à des femmes que l’on ne compte pas, ou mal ; et ce sont les mêmes femmes qui, bien souvent, portent sur leur tête l’eau, ou paient de leur temps, de leur santé et de leur sécurité le manque d’eau et d’assainissement que la nouvelle priorité continentale entend combler. Migrantes internes, domestiques dans les maisons, aides commerçantes dans les marchés et rues de Dakar, travailleuses de l’ombre, ou migrantes originaires d’autres pays africains, leur travail est partout. Leur reconnaissance, elle, reste largement absente des politiques publiques et du débat social. Et l’accès à une eau sûre et à des toilettes décentes, condition élémentaire de ce travail comme de leur dignité, reste pour beaucoup d’entre elles un droit à conquérir plutôt qu’un acquis.
Nous faisons le choix de célébrer cette journée en nous intéressant à une catégorie de femmes, plus vulnérables aux problèmes d’accès à l’eau et à l’assainissement. Mais ce thème n’est qu’un prétexte, notre propos décide de ne pas s’en tenir à ce seul enjeu d’infrastructure parce qu’aucun accès durable à l’eau et à l’assainissement ne profitera pleinement à toutes les catégories de femmes que si leurs différences, notamment de statut, sont prises en compte et que la tentation de l’homogénéisation soit évitée. Assurer l’eau sans reconnaître la contribution de ces femmes ni protéger leurs droits n’apporte aucune garantie de pérennité.
Le premier départ ne franchit pas toujours une frontière internationale
Avant le départ à l’étranger, il y a souvent un car pour Dakar, et, en amont encore, une corvée d’eau. Dans une large part du monde rural sénégalais, c’est aux femmes et aux filles qu’incombe la collecte quotidienne de l’eau, une charge qui pèse sur la scolarisation, la santé et le temps disponible pour toute activité rémunérée, et qui figure parmi les facteurs poussant les jeunes femmes vers les villes. Chaque année, des jeunes femmes quittent l’intérieur du pays pour rejoindre la capitale ou les villes secondaires, où elles s’insèrent dans le travail domestique, la restauration de rue ou le petit commerce (Lo, Coulibaly, Sakho, 2014). Ce sont elles qui gardent les enfants des ménages urbains, tiennent les étals, nettoient bureaux et maisons et assurent la préparation des repas dans la plupart des foyers. Des tâches elles-mêmes indissociables de l’accès à l’eau du foyer employeur. Un secteur informel qui, selon l’ANSD, emploie à lui seul près de la moitié de la main-d’œuvre du pays, et dans lequel les femmes sont majoritaires au niveau national : 51,3 % de la main-d’œuvre informelle à l’échelle nationale, mais minoritaires (41,5 %) dans la seule agglomération dakaroise, concentrées parmi les statuts les plus précaires, des travailleuses sans contrat ni couverture sociale. C’est cette migration-là, interne et largement ignorée, alors qu’elle sert de première étape à des trajectoires migratoires plus longues.
Quand le Sénégal accueille l’Afrique : les migrant-es, boucs émissaires d’une rhétorique xénophobe
Ce récit ne serait pourtant que la moitié de l’histoire s’il s’arrêtait aux Sénégalaises qui migrent à l’intérieur du pays ou partent à l’étranger. Le Sénégal est aussi, et de longue date, une terre d’accueil pour d’autres Africains. Selon le cinquième recensement général de la population (RGPH-5, 2023), 207 791 étrangers résident au pays, soit 1,1 % de la population totale, dont 44,3 % de femmes. L’écrasante majorité vient de la sous-région : Guinéens (40,3 %), Maliens (14,9 %), Bissau-Guinéens (4,4 %), Gambiens (3,0 %) et Mauritaniens (2,1 %). Dans certaines régions frontalières comme Kédougou, les personnes nées au Mali ou en Guinée sont même plus nombreuses parmi les résidents que les Sénégalais nés ailleurs revenus s’y installer.
Cet accueil ancien est aujourd’hui fragilisé. Depuis plusieurs mois, un discours de stigmatisation adoptant la rhétorique de la théorie du grand remplacement cible en particulier certains ressortissants africains, notamment les Guinéens d’ethnie peule, souvent accusés de peser sur les écoles publiques ou de menacer l’équilibre démographique du pays. Des voix politiques ont réclamé un durcissement des conditions de séjour et une remise en cause du droit du sol pour les enfants nés au Sénégal de parents étrangers. La rhétorique a franchi un cap et montre le visage d’une dérive comparable aux violences xénophobes cycliques d’Afrique du Sud où des Sénégalais établis à Durban ont précisément vécu la même stigmatisation, pris pour cible par des groupes anti-immigrés.
Femmes étrangères au Sénégal : une vulnérabilité redoublée
Dans ce climat, les femmes migrantes originaires d’autres pays africains cumulent des fragilités spécifiques. Beaucoup exercent, comme leurs homologues sénégalaises en migration interne, des emplois domestiques ou de petit commerce informel, sans contrat ni protection sociale, et dépendent souvent d’un employeur ou d’un réseau d’accueil pour leur statut de fait, et, très concrètement, pour leur accès quotidien à l’eau et à des sanitaires sûrs. Quand la suspicion collective se retourne contre une nationalité ou une ethnie entière, ce sont elles qui, en première ligne dans l’espace public et domestique, deviennent les cibles les plus exposées au harcèlement, à l’exploitation ou à la violence, et les moins susceptibles de les dénoncer, de peur d’aggraver leur précarité administrative ou d’attirer l’attention sur leur communauté. La xénophobie n’est jamais neutre du point de vue du genre, elle redouble, pour les femmes étrangères, une vulnérabilité déjà installée par l’informalité du travail, l’absence de statut protecteur, et un accès aux services essentiels, eau, assainissement, santé, qui dépend trop souvent de la bienveillance d’un tiers plutôt que d’un droit garanti.
La rupture CEDEAO-AES : de nouveaux enjeux de protection pour les migrantes travailleuses maliennes, burkinabè et nigériennes
Des droits moins sécurisés juridiquement qu’avant janvier 2025 : le maintien de la libre circulation et du droit de résidence pour les ressortissantes maliennes, burkinabè et nigériennes repose désormais sur des déclarations politiques réciproques des deux blocs, et non plus sur le Protocole CEDEAO de 1979 et ses mécanismes institutionnels et juridictionnels (dont la Cour de Justice de la CEDEAO). Ces déclarations, en théorie, peuvent être révisées à tout moment par l’une ou l’autre partie, sans les mêmes garanties procédurales.
Une vulnérabilité accrue pour les travailleuses déjà sans documents : pour une travailleuse domestique malienne ou burkinabè arrivée depuis plusieurs années sans avoir jamais obtenu de Carte d’Identité d’Étranger, un cas de figure statistiquement plausible au vu du taux déjà élevé de non-détention de documents chez les migrants ouest-africains, le maintien de son droit de séjour dépend désormais d’un ensemble de déclarations politiques plutôt que d’un statut individuel documenté et stable.
Un contexte sécuritaire à surveiller : le Sahel a connu, au printemps 2026, des attaques meurtrières touchant notamment le Mali. Ce contexte sécuritaire peut entrainer l’augmentation du volume de la migration féminine malienne vers le Sénégal.
Ce contexte appelle une vigilance particulière de la part de la société civile et des syndicats quant au traitement administratif concret réservé aux ressortissantes maliennes, burkinabè et nigériennes, notamment pour l’accès à la Carte d’Identité d’Étranger, à la santé et à l’éducation de leurs enfants, dans la mesure où leur assise juridique a basculé d’un protocole multilatéral stable vers un arrangement politique bilatéral plus fragile.
Ce que les frontières coloniales ont fabriqué : relire le climat de xénophobie de l’intérieur
Comprendre ce moment exige de sortir des grilles de lecture importées pour étudier ce phénomène de l’intérieur. Les frontières africaines actuelles sont pour l’essentiel des artefacts de la Conférence de Berlin (1884-1885), tracées sans égard pour les réseaux de parenté, de commerce et d’appartenance préexistants, comme le montre Achille Mbembe.
Nos États postcoloniaux, fragiles et en quête de légitimité nationale, se sont rabattus sur une politique de l’« autochtonie » : désigner qui est véritablement « du sol » et qui ne l’est pas devient un moyen de souder une communauté nationale incertaine, au prix de l’exclusion de ceux qu’on requalifie en étrangers, parfois après des générations de présence. C’est le même ressort qui a nourri l’afrophobie sud-africaine, et qui resurgit aujourd’hui à Dakar. Une lecture antiraciste adaptée au contexte africain doit ainsi nommer ce phénomène pour ce qu’il est, une xénophobie intra-africaine, une hiérarchisation de l’appartenance entre populations noires et africaines, mais qui reconduit, sous une forme nouvelle, la logique coloniale de division des peuples que Frantz Fanon dénonçait déjà dans Les Damnés de la terre comme le risque majeur des indépendances mal assumées.
Il faut enfin y ajouter une lecture de genre proprement décoloniale. Les féministes africaines Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré combien les catégories de genre elles-mêmes ont été reconfigurées par la colonisation, puis redéployées par les projets nationalistes postcoloniaux pour définir qui appartient légitimement à la nation. Les femmes étrangères, leur fécondité, leurs enfants nés sur le sol sénégalais, leur présence dans les foyers comme domestiques, deviennent alors un terrain privilégié de ce contrôle des frontières de l’appartenance : c’est elles, et les enfants qu’elles mettent au monde, que visent en premier lieu les remises en cause du droit du sol. Penser ensemble la vulnérabilité des Sénégalaises en migration et celle des Africaines qui migrent vers le Sénégal, c’est donc refuser une double erreur : celle qui ignorerait la responsabilité propre du Sénégal envers ceux qu’il accueille, et celle qui plaquerait sur l’Afrique des grilles de lecture pensées ailleurs, sans les adapter à l’histoire réelle de ses frontières et de ses États.
L’eau et l’assainissement, une frontière invisible pour les femmes en migration
Le thème retenu par l’Union africaine pour 2026 n’est pas un slogan technique parmi d’autres : il touche directement, et de manière genrée, à la condition des femmes en migration. Il y a d’abord les quartiers où s’installent les migrantes internes, comme les Africaines venues s’établir au Sénégal : dans les zones périphériques de Dakar, le raccordement à l’eau courante et à un assainissement sûr reste partiel, et l’absence de toilettes décentes expose particulièrement les femmes et les filles à l’insécurité, notamment la nuit. Il y a aussi le lieu de travail : pour une domestique ou une aide familiale logée chez son employeur, l’accès à l’eau et à des sanitaires dignes dépend entièrement du bon vouloir de ce dernier, sans droit du travail qui l’impose — un rapport de dépendance que subissent de la même façon les Sénégalaises employées comme domestiques à l’étranger et les Africaines employées comme domestiques au Sénégal.
Faire de la disponibilité durable de l’eau et de l’assainissement un objectif de l’Agenda 2063, c’est aussi un objectif pour les femmes en migration, celles qui partent, celles qui reviennent, celles qui arrivent d’un autre pays africain. Une politique de l’eau qui ignorerait les quartiers d’installation des migrantes, ou qui laisserait le statut administratif conditionner l’accès aux réseaux et services essentiels, manquerait sa cible la plus exposée. C’est là, très concrètement, que se joue la jonction entre un agenda continental et une justice de genre.
Une hospitalité à double sens, une eau à partager
La Journée internationale de la femme africaine ne devrait pas se limiter à un hommage rituel, pas plus que le thème de l’année 2026 ne devrait rester un slogan de sommet. Ensemble, ils devraient être l’occasion de tirer une conclusion politique simple, et à double sens : sans les femmes en migration, sénégalaises à l’intérieur de leur pays comme africaines au Sénégal, des pans entiers des économies de la sous-région cesseraient de fonctionner ; et sans un accès garanti, pour ces mêmes femmes, à une eau sûre et à un assainissement digne, chez elles, sur leur lieu de travail, dans leur quartier d’accueil, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront lettre morte pour celles qui en ont le plus besoin. Une téranga qui s’arrêterait aux frontières de notre pays, ou une politique de l’eau qui oublierait ces femmes, manquerait le même rendez-vous.